L'héroïne m'inspire une sainte horreur. Quand il est question de ce truc-là, je me rappelle brusquement que j'ai treize ans. Mais, d'un autre côté, me voici, une nouvelle fois, pleine de considération pour les autres : les groupes où on se pique. Pour moi, ce sont eux maintenant les êtres supérieurs. Les junkies nous regardent avec le plus grand mépris. Le haschisch, ils appellent ça de la drogue pour bébés. Ça me déprime de penser que je ne ferai jamais partie de leur bande, que la vrai Scène ce n'est pas pour moi. Plus de promotion possible, donc. Car cette drogue-là me répugne profondément : c'est le fond de l'abîme. Je me sens très calme. Des toilettes publiques désertes, la nuit, ça a quelque chose d'étrange, d'angoissant. Pourtant, j'ai un curieux sentiment de sécurité. L'endroit est propre, bien éclairé. Ce sont les plus chouettes toilettes de Berlin, et je les ai pour moi toute seule. Les cabines sont immenses (une fois, on y est entrés à six), avec des portes descendant jusqu'au sol. Il n'y a pas de trous dans les cloisons. Plusieurs toxicos ont déjà choisi ces toilettes du Bundesplatz pour s'y suicider : elles sont si bien ! Pas de mémères, pas de voyeurs, pas de flics. Rien ne me presse. Je prends mon temps. Je me lave le visage et me brosse les cheveux. Puis je nettoie soigneusement le nécessaire à injection que Tina m'a prêté. Le demi-gramme suffira, j'en suis sûre. Après mes derniers sevrages, un quart de gramme me mettait K.O. Aujourd'hui j'en ai déjà autant , et même plus , dans le sang, et je suis encore affaiblie par ma jaunisse. J'aimerais mieux avoir un gramme entier... mais je me sens incapable de faire encore deux clients. Je choisis, tranquillement, le w.-c. le plus propre. Je suis parfaitement calme. Vraiment. Je n'ai pas peur. Je n'aurais jamais pensé qu'un suicide manque à ce point de pathétique. Je ne pense pas à ma vie passée. Ni à ma mère. Ni à Detlev. Je ne pense qu'à mon shoot...
Photo : Mon skate complétement mort (rip) par moi .